Aboubakar Ahamat, Gouverneur de la Région de l’Adamaoua

« Nous avons instauré une journée de transparence budgétaire pour démystifier les dépenses publiques »

Aboubakar ahamat

Aboubakar ahamat, Gouverneur de la région de l’Adamaoua

La Banque Mondiale ambitionne de renforcer la participation des citoyens dans la gestion des fonds publics afin de contribuer à une meilleure gouvernance locale au Cameroun. Elle a organisée à cet effet le forum sur la gouvernance auquel vous avez pris part comme panéliste. En tant que gestionnaire de fonds public au niveau local pouvez-vous nous dire en quoi il est important pour un citoyen de contrôler les dépenses publiques? 

Tout ce qui est dépense publique est fait au profit des populations. Il est donc important que les populations sachent que le gouvernement a fait quelque chose pour elles surtout que la population est le contribuable. C’est elle qui cotise cet argent là pour que l’Etat le transforme en projets, programmes et en réalisations. Donc il faudrait que les populations sachent. Et pour qu’elles sachent il faudrait qu’elles soient informées. D’où l’importance pour les populations de savoir ce qui est réalisé pour eux sur le terrain. C’est très important.

De manière concrète, comment un citoyen peut-il  effectivement contrôler les dépenses publiques?

C’est difficile car la population a délégué sa souveraineté aux conseillers municipaux. Ces représentants des populations à leur niveau, désignent un homme parmi eux qui est le maire à qui on donne les moyens de travail. Mais, consulte-t-on les populations pour les projets qu’on doit réaliser plus tard ? Ce n’est pas évident. En plus, quand bien même elles auront été consultées, on réalise des choses et elles ne savent pas si c’est bien fait ou non. Par exemple est-ce que les spécifications contractuelles, techniques, etc.… ont été prises en compte ou non. Donc, c’est important de vérifier, de contrôler. Mais comment le faire ? La population n’est pas nécessairement intellectuellement outillée. Les histoires de budgets sont très compliquées. Mais il faudrait pourtant que les populations soient informées. Donc, le contrat que la population va faire c’est encore à travers ces mêmes mécanismes de représentativité. Dans l’Adamaoua, nous avons sensibilisé les populations sur les possibilités qu’elles ont de dénoncer ce qui est mal fait à leur profit puisque si elles se taisent, ce sont leurs enfants installés dans des écoles mal construites qui vont subir si jamais celles-ci venaient s’écrouler sur eux, etc.… Donc, au départ c’est très compliqué, mais au finish il y a des mécanismes qui sont mis en place pour que même la population qui n’est pas éduquée, qui n’est pas intellectuellement outillée, soient à même de faire ce contrôle. Maintenant, va-t-elle être écoutée ? Va-t-elle être respectée ? Lui donne-t-on suffisamment de place pour le faire ? Les élus que la population a envoyés, font-ils ce travail véritablement ? C’est tout une autre question.

Quels sont justement les mécanismes offerts aux populations pour qu’elles puissent jouer leur rôle de surveillance ?

Nous avons instauré dans ma région ce que l’on a appelé la journée de la transparence budgétaire. Cela permet à la population de comprendre comment est-ce que les choses se font à leur profit, ce qui va se passer, et elle a donc directement l’information. Elles peuvent aussi poser des questions et faire des critiques. Dans le cadre du projet que nous avons supervisé sur le terrain, il a été donné à la population la possibilité de suivre, de comprendre et de faire des remontrances aux gestionnaires. D’autres mécanismes de partage d’information existent mais restent encore rudimentaires.

Comment  se déroule  une journée de transparence budgétaire ?

Nous étions à la première expérience en Octobre 2013. Le gouverneur a été le 1er à décliner publiquement la gestion des crédits qu’il reçoit semestriellement. Les gens étaient d’abord surpris de savoir que cet exercice était faisable. Ensuite, ils ont appris que le gouverneur qui pouvait être très riche n’a rien en réalité pour fonctionner. Et c’est cela la démystification de la dépense c’est à dire si les gens me voit avec une voiture, ils vont directement chercher à savoir où j’ai eu l’argent. Ils ne diront pas que j’ai détourné car il n’y a rien à détourner de toute façon. Donc, après le gouverneur, tous les autres délégués et autres responsables des services qui gèrent des crédits sont venus décliner devant le public comment ils ont utilisé l’argent qui a été envoyé pour l’encadrement des populations. L’exercice va s’étendre jusqu’aux mairies afin que les maires déclinent ce qu’ils ont reçu comme recettes, ce qu’ils ont fait comme dépenses, et expliquent aux populations pourquoi ils n’ont pas pu terminer ce qui était pourtant prévu etc.… Cela va amener les maires à faire une gestion moins politique que ce qu’ils font maintenant parce qu’aujourd’hui nous constatons que les maires refusent mêmes de collecter les recettes. Ils crient qu’ils n’ont pas d’argent, pas de budget mais ils ne disent pas qu’ils ne collectent pas les impôts parce qu’ils ne veulent pas effaroucher les électeurs.

Comment un citoyen peut-il entrer en contact avec un responsable étatique pour lui demander des comptes sur sa gestion sans se faire traiter de prétentieux ?

C’est très pertinent parce qu’on ne saisit pas le maire dans la rue au marché pour lui dire par exemple, dis-nous pourquoi est-ce qu’il y a ceci ou cela qui ne marche pas. Ce n’est pas comme cela que ça se fait. Le Maire doit rendre compte dans des réunions prévues dans la réglementation, au conseil des comptes ou au conseil budgétaire. Maintenant, si un citoyen de la ville veut avoir une information, il doit aller à la mairie et poser son problème poliment. Je crois que le Maire ne va pas être effarouché. Mais si le citoyen accoste le maire au marché et l’interpelle sous le prétexte qu’il ’il a un droit de contrôle de la dépense publique, cela risque de se passer très mal.  Je conseille donc aux populations d’aller soit au conseil municipal si c’est ouvert et de poser leurs questions, soit elles passent par le conseil municipal qui les représente dans leurs villages et qui peut porter leur voix et avoir l’information qu’il devra leur répercuter par la suite. Et si un citoyen veut parler directement au Maire, il peut aussi aller le voir à son bureau.

Et s’il veut parler directement au Gouverneur, comment fait-il ?

Chez moi c’est connu ! Les gens qui veulent me voir viennent au bureau. Ils se font enregistrer et puis je les reçois. Ils posent leurs problèmes et nous essayons de trouver une solution. D’ailleurs quand vous serez dans mon bureau vous verrez une grosse plaque à l’entrée qui demande si vous êtes venus avec une solution ou si vous êtes là pour le problème.

Propos recueillis par Mireille Tchiako

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