NIETE: Des populations aux abois

Elles réclament la terre pour se nourrir alors que les exploitations commerciales n’en finissent plus d’étendre leurs propriétés.

Une vue des plantations d'HEVECAM

Une vue des plantations d’HEVECAM

La pression foncière en milieu rural du fait de la ruée des investisseurs étrangers vers le Cameroun, des projets de développement nationaux et la cession croissante des terres arables concoure à la réduction des espaces accessibles aux populations qui y vivent. Conséquence directe de ce phénomène, le manque de terre pour une agriculture familiale de subsistance. Le problème touche aussi bien les populations bantoues que les peuples autochtones «pygmées». Illustration dans la région du Sud.

Village Adjap, chef –lieu de l’arrondissement de Niété dans le Sud Cameroun. La population est passée de 800 habitants en 2008 (selon les données sanitaires du District de santé de Kribi) à 2 600 âmes en 2011 (selon un recensement effectué par le chef du village Marcellin Biang et son équipe). Malgré  cette explosion démographique, l’Etat a amputé le village de 55 hectares de terres  arables en 2010 pour  un projet de construction d’un bloc commercial et d’un bloc administratif, selon des informations fournies par le chef de village. En visitant le village en ce mois de novembre 2012, l’on est frappé par le caractère flambant neuf de certains bâtiments : Sous-préfecture, résidence du Sous-préfet, centre multimédia, etc.

Le bâtiment de l’inspection et celui de la perception en cours de finalisation par exemple sont construits sur un espace où les populations avaient déjà mis en place des plantations de cacao et d’hévéa. Les propriétaires  des cultures détruites ont été simplement informés de ce qu’ils ne disposaient d’aucun droit sur cet espace, classé comme  domaine privé de l’Etat, raconte le chef de village.

Si les populations ont décidé d’exploiter cette terre, c’était pour une raison bien précise. Un notable explique : « Nous avons appris en 2010 que l’entreprise forestière CUF qui occupait cet espace, l’UFA 09026, était partie et donc pour nous, la terre nous revenait de fait. C’est pourquoi nous avons fait les champs. C’est notre terre et le village existe bien avant l’arrivée des forestiers. Je ne comprends pas pourquoi ca devrait poser un problème que nous l’exploitions». Antoine P. un villageois ajoute qu’ « au temps des forestiers, il nous était formellement interdit de pénétrer dans la forêt parce qu’on nous avait dit qu’ils l’avaient achetée. Maintenant ces blancs ne sont plus là et c’est normal pour nous de récupérer nos terres. C’est ici que nos ancêtres ont toujours fait leurs champs ».

Cette revendication coutumière n’est malheureusement pas reconnue par le droit écrit qui régit le foncier au Cameroun. L’ignorance de la législation foncière en milieu rural peut expliquer ce quiproquo. En effet, le droit foncier Camerounais consacre la propriété par l’immatriculation, y compris pour les populations vivant en zone rurale. Seules les personnes détentrices d’un titre foncier peuvent prétendre jouir d’un droit de propriété sur un espace donné. Or en zone rurale et selon les traditions anciennes, la terre appartient à la communauté, et les individus peuvent en devenir propriétaires suivant des modalités prévues par les droits coutumiers (par le défrichement d’une forêt, par exemple). La terre est largement considérée comme un héritage laissé par les ancêtres.

Le Chef du village a en mémoire l’histoire de cet espace tant convoité. « Nos parents avaient de grandes plantations ici jusqu’en 1984. Ensuite, ils l’ont loué aux colons pour la culture de l’okoumé jusqu’à une époque. Ceux qui sont venus après les colons devaient seulement exploiter le bois mais pas la forêt selon les accords passés dans le temps» raconte Marcellin BIANG.

La distance qui sépare le village de la limite de la concession de l’entreprise forestière Cameroon Unied Forest (CUF) est de 800 mètres. Et les populations étaient interdites d’y pénétrer sous peine d’arrestation, voire d’emprisonnement. Le Chef se souvient de la bastonnade infligée à son oncle en 2008 par les éco-gardes et les agents des eaux et forêts,  pour l’avoir surpris avec un lièvre qu’il aurait tué dans cette UFA. L’oncle avait été condamné à 5 ans de prison ferme, et écroué à la prison de Kribi en 2010.

Interdictions et inquiétudes

Lorsqu’en 2011 les populations du village Adjap reçoivent l’information selon laquelle l’UFA 09026  a été déclassée par l’Etat, elles jubilent espérant récupérer la pleine jouissance de leur terre. Elles vont très vite déchanter lorsque la tentative d’ériger cette forêt en forêt communautaire va échouer. Par ailleurs, elles apprendront que la terre convoitée appartient à l’Etat et relève de son domaine privé. « C’est à ce moment que nous avons vraiment pris conscience que nous n’étions plus en sécurité sur notre terre et que tout ce que nous y avons planté peut être détruit à tout moment » raconte le chef. Tristesse et amertume peuvent alors se lire sur son visage. Debout, mains aux hanches, il ajoute : « moi-même j’ai 10 ha d’hévéa sur ce terrain de l’Etat et aujourd’hui je ne sais pas ce qu’il adviendra de mes cultures. J’attends de voir ».

Face à cette dure réalité, les populations par la voix de leur chef  ont émis des doléances aux autorités compétentes. L’une des principales était l’autorisation d’accéder aux ressources forestières pour, explique un notable, « satisfaire nos besoins alimentaires et nous permettre d’arranger nos vieilles maisons». C’est ainsi que pour survivre aujourd’hui, les populations ont la possibilité de tendre de petits pièges, ramasser le bois mort, faire de petits champs et d’exploiter les produits forestiers non ligneux selon les témoignages des villageois. Mais tout ceci est bien réglementé précise le chef qui nous fait savoir  que pendant la saison de mangues sauvages par exemple, « un ménage ne peut disposer de plus d’un demi sac de mangue sous peine d’arrestation ». Il se souvient avoir été convoqué à la Délégation Départementale des forêts et de la faune où il avait dû payer la somme de 25 000 F cfa pour libérer ses deux tronçonneuses. A l’origine de cette saisie, la coupe d’un arbre derrière sa maison pour réfectionner celle-ci. «J’ai coupé juste un arbre juste pour arranger ma maison et on me fait payer des taxes que je ne comprends. On me demande même d’introduire une demande d’autorisation. Est-ce que je suis un exploitant forestier » ? S’interroge t-il. A côté de ceci, « on nous a interdit de cueillir les feuilles avec lesquelles les femmes emballent la pâte de manioc pour en faire le bâton de manioc ; d’abattre les arbres et de faire de grandes plantations » ajoute  Serges K, un habitant du village.

Avec l’arrivée au village en mars 2012 d’une équipe de la compagnie HEVECAM qu’accompagnaient les autorités administratives dont un représentant du Sous-préfet, les populations se sont davantage inquiété de leur devenir sur un espace de plus en plus réduit avec une population sans cesse croissante et le retour des élites retraitées. En effet, les investisseurs étaient en mission d’inspection d’espace dans l’optique d’étendre leurs plantations d’hévéa. Au terme des échanges avec les autorités traditionnelles, l’équipe d’inspection a « sollicité du village la cession de 3 km de terre en allant vers la rivière Kienké. Mais entre la limite de l’espace sollicité et notre village, il y aura 2 km  seulement, ce qui est insuffisant pour nos activités» nous confie le chef du village. Cette information a soulevé moult craintes au sein du village : « L’Etat nous a refusé cet endroit que nous voulions ériger en forêt communautaire pour permettre au à tout le village de bénéficier de ses fruits va maintenant le donner à une entreprise étrangère. Si c’est vraiment le domaine privé de l’Etat, pourquoi il ne nous le laisse pas ?» crie un octogénaire avant de poursuivre : « ma fille, on n’a plus de terrain pour cultiver ni pour nous ni pour nos enfants. Le peu de terres qu’il y a a été donnée à quelqu’un d’autre. Vous avez cultivé quelque part depuis des années et un beau jour on vient vous dire que l’espace que vous occupez n’est pas à  vous, mais qu’il appartient à l’Etat. L’Etat était où depuis ? Après les forestiers c’est maintenant HEVECAM qui viendra s’installer et nous on va faire comment ?» lance–t-il, le regard triste. Le souhait du chef Marcellin Biang est que le gouvernement entende le cri de détresse de ses populations et leur rétrocède les terres querellées, au moins en partie, afin qu’elles puissent faire des plantations et assurer leur existence.

Bastonades et espoirs

Autre lieu, fait similaire. Le village Nyamabandé, campement des peuples autochtones Bagyéli situé à quelques mètres du village 12 (V12) de la plantation d’HEVECAM. Cette communauté s’y est installée depuis 2000 après avoir été chassée de son «village» autrefois implanté dans la forêt. Cette année là, ils ont vu leur campement détruit et brûlé les obligeant ainsi à chercher un nouvel espace de survie se souvient le chef KYEMA Robert. L’ancien site de leur « village » a été incorporé dans le parc de Campo Ma’an, 264 064 hectares de terre au total. C’était, justifie t-on, « pour sécuriser et sauvegarder les espèces menacées de disparition dans la région du Sud au vu des avancées des grands projets d’infrastructures».

Le site actuel sur lequel résident ces bagyéli est une partie du parc du côté de la sortie nord. Les espaces existants aux alentours des habitats des bagyéli du village Nyamabandé sont occupés par les cultures vivrières appartenant aux bantous, employés de la société HEVECAM apprend-on. La borne de la dite société est implantée à une trentaine de mètres de la première maison du campement. Cloisonné au milieu, ces populations disent « survivre difficilement sur un espace aussi réduit».

Populations de Nyamabandé

Populations de Nyamabandé

Le campement de Nyamabandé est composé de  seize habitations, pour une population de 97 personnes dont 41 enfants. Le décompte fait séance tenant lors de notre passage sur le terrain a permis au chef de mesurer l’immensité de sa population et de dénoncer les problèmes de survie auxquels elle fait face. La chasse, une des activités traditionnelles  de ce peuple de forêt tend à disparaître. «Pour tendre un piège, il faut parcourir des kilomètres et des kilomètres de forêt et se rassurer qu’on ne se retrouve ni dans le parc ni sur les plantations d’HEVECAM,  de peur d’être arrêté et bastonné comme cela asouvent été le cas» raconte un jeune bagyéli. Un autre, plus âgé réplique « tant qu’on n’a pas d’arme à feu, on peut chasser dans le parc. Ils nous permettent aussi d’y entrer pour le ramassage des ignames sauvages, et la cueillette d’autres fruits. Et dans les plantations d’HEVECAM on peut seulement marcher avec les chiens mais nous évitons d’y aller à cause des bastonnades que certains de nous ont eu à subir par le passé ». L’autre activité à laquelle se livrent les « pygmées » de la forêt c’est la cueillette du miel. Traditionnellement le miel est cueilli dans les arbres en forêt. Pour en disposer, le jeune KAMKA  dit parcourir plusieurs kilomètres à pied du village 12 (V12) au village 7 (V7). A la question de savoir pourquoi ne pas se contenter de recueillir le miel dans les ruches mises à leur disposition au sein du campement par une  ONG locale, ils répondent en chœur « ce n’est pas la même chose ». Ici on loue le miel de forêt pour les vertus et les pouvoirs magiques qu’il aurait. « Un don des dieux de la forêt », entend-on. Cette longue marche à la recherche d’un produit alimentaire a des conséquences sur la santé des hommes du village. Le chef cite la hernie principalement, le gonflement des pieds et la fatigue générale. Des maladies qu’ils auraient pu «soigner autrefois si la déforestation et la création des aires protégées ne l’avaient pas aussi éloigné des plantes médicinales » murmure une femme âgée assise à même le sol.

La chasse n’étant pas toujours fructueuse et les animaux se faisant de plus en plus rares, les bagyéli de ce campement se sont résolu quelques fois à déterrer des tubercules dans les champs à proximité de leurs habitats pour se nourrir. « Les hommes vont à la chasse et reviennent parfois le lendemain bredouille. On est parfois obligé de voler un peu de macabo et de manioc dans les champs des bantous ici pour donner à manger à nos petits enfants que vous voyez-là. On va faire comment ?»  s’exclame une femme âgée de la communauté.

Malgré le temps passé sur cette terre (12 ans déjà), les « pygmées » restent exposés à de nouvelles expulsions. Ils ne peuvent prétendre en être propriétaires au regard du droit foncier camerounais qui consacre la propriété par l’immatriculation. Et l’un des éléments essentiels à la procédure de l’immatriculation est la mise en valeur de la terre principalement par « des terrains d’habitation, des terres de culture, de plantation, de pâturage et de parcours dont l’occupation se traduit par une emprise évidente de l’homme sur la terre et une mise en valeur probante » affirme une source au Ministère des Domaines, du Cadastre et des Affaires Foncières (MINDCAF). Vu sous cet angle, il est clair que la législation camerounaise a décidé du sort de ces peuples de forêt dont la culture et les modes de vies sont incompatibles avec les exigences de mise en valeur de la procédure d’immatriculation. Sauf évidement si ces populations acceptent de perdre une partie de leur culture. Le constat est alarmant. La politique d’aménagement du territoire et de préservation des intérêts des groupes minoritaires a eu pour effet de sédentariser de nombreux « pygmées » en bordure de route sans garantie aucune sur leur droit de propriété sur l’espace octroyé par l’Etat.

Chef du Campement Nyamabandé

Chef du Campement Nyamabandé

A Nyamabandé, les bagyéli ont une lueur d’espoir. On apprend ici qu’en août 2012 au cours d’une réunion publique, le Sous-préfet de Niété a donné un délai de six mois aux bantous propriétaires des champs jouxtant les habitats du campement pour qu’ils libèrent les lieux au profit de ces derniers. Le chef et sa population qui avouent avoir accueilli la nouvelle avec  beaucoup de joie souhaite qu’un bienfaiteur leur offre du matériel agricole (hache, houe, machette etc.) pour qu’il se lance dans l’agriculture. Un mode de vie qu’ils vont devoir s’approprier au risque de mourir de faim.

Un rêve qui risque de ne jamais se réaliser à l’écoute de la version des faits du Sous-préfet de Niété au moment où nous l’interrogeons à son domicile sur les mobiles qui l’ont emmené à prendre pareille décision. Monsieur NAMBE Gaston est formel : « je n’ai jamais dit ce que vous dites là ? c’était où ? quand ? qui vous a dit ca ? donnez- moi le nom de la personne. Appelez monsieur Ze de l’Ong ONED il vous dira lui qui est porte-parole des pygmées. Il n’y a aucun problème entre les pygmées et les bantous encore moins avec la société HEVECAM. La cohabitation est parfaite ». Il ajoute sur un ton dur « Les bagyéli ne pas les citoyens à part, ils sont un peu marginalisé certes mais il n’existe qu’un seul texte de loi pour tout les camerounais » tranche t-il. Contacté au téléphone, Monsieur Bernard Ondo, coordonateur de l’ong cité à témoin reprend le chef de terre. « Il existe bel et bien un procès verbal signé aussi bien du Sous-préfet, du chef de nyamabandé, que du représentant du Directeur Général d’HEVECAM. Lequel demande aux populations bantoues, employés d’HEVECAM principalement de libérer les espaces occupés autour des maisons des pygmées dans un délai de six mois. La décision a été lue publiquement et c’était au cours de la réunion consacrée au plan de développement des peuples pygmées initiée par le PNDP en présence du maire de Niété. Et la réunion a aussi été l’occasion d’installé le chef du campement Nyamabandé». La présence future des populations bantoues en ces lieux se fera en accord avec les peuples autochtones bagyéli et surtout dans un rayon d’un kilomètre de leur habitat.

Enquêté réalisée par Mireille Tchiako

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