Les femmes: moteurs de la sécurité alimentaire au Cameroun

Femme_Africaine080311300La crise financière mondiale de 2008 a obligé de nombreux pays à réviser leurs politiques et stratégies pour transformer leurs économies afin d’assurer la sécurité alimentaire de leurs populations. Dans l’atteinte de cet objectif, le Cameroun a développé des stratégies visant principalement à alléger la faim et l’insécurité alimentaire, de façon à réduire pour la fin de l’année 2015, le nombre de personnes affamées en particulier dans les ménages vulnérables des zones urbaines rurales et périurbaines. Pour y parvenir, le pays devra miser sur les femmes, véritables moteurs de la sécurité alimentaire et responsables de plus de la moitié de la production alimentaire mondiale. Hélas, les efforts des femmes sont handicapés par le manque de ressources financières et techniques ainsi que des défis à l’accès foncier. Ces problèmes reflètent des pratiques discriminatoires de type genre que l’ensemble de la société camerounaise devrait surmonter. Enquête.

Les faits et chiffres qui parlent

Les femmes rurales représentent plus du quart de la population mondiale. Elles produisent 60 à 80% des aliments de base en Afrique subsaharienne et dans les Caraïbes (FAO, 2012). Au Cameroun, les femmes représentent 50.6% de la population et 52% d’entre elles résident en zone rurale d’après les résultats du 3è recensement Général de la Population et de l’Habitat (2005). Même s’il est difficile d’évaluer précisément la contribution des femmes au secteur agricole, en raison de l’absence de statistiques ventilées, la FAO estime que les femmes rurales camerounaises fournissent environ 90% des denrées nécessaires à la subsistance de la population. Par ailleurs, une étude du Programme Alimentaire Mondial (2011), souligne qu’au Cameroun, la production alimentaire est assurée à 90% par les exploitations familiales et les femmes y contribuent pour 80%. Seulement leurs efforts à augmenter la productivité sont handicapés par le manque de ressources technique et financière.Ces femmes qui investissent dans les exploitations familiales se divisent en trois catégories en fonction de la taille des exploitations et du régime foncier :

¨  Les petites productrices que l’on rencontre dans toutes les zones et dont la taille des champs va de quelques ares à 1 – 2 hectares. Sur ces superficies, les agricultrices produisent essentiellement ananas, papaye, piment, avocat, café-cacao, mangue et diverses cultures vivrières ;

¨  Les productrices des exploitations commerciales. La taille de leurs exploitations varie de 2 à 10 hectares. Les spéculations sont : ananas, papaye, cacao, café, plantain et on retrouve cette catégorie de femmes dans les régions du Centre et du Littoral ;

¨  Les productrices des cultures de rente qui représentent 3 % des producteurs de ce type de cultures. Les principales spéculations sont : cacao, café, palmier, ananas, papaye, banane plantain. La superficie des champs s’étend de 5 à plus de 100 hectares. Ces exploitations sont en majorité localisées dans les régions du Littoral, Sud, Ouest, Nord-ouest et Sud-ouest.

A travers cet engagement, les femmes rurales contribuent pour plus de 55.8% à la production agroalimentaire au Cameroun. Le travail de la terre par les femmes représente jusqu’à 40% du PIB (Minader). Ces chiffres démontrent qu’au Cameroun, les femmes rurales jouent un rôle important dans le développement des zones rurales en général et dans la sécurité alimentaire en particulier.

Femmes, moteur de la sécurité alimentaire

La FAO estime qu’environ 12,5% de la population mondiale (870 millions de personnes) ont été sous-alimentées pendant la période 2010-2012. L’écrasante majorité d’entre elles (852 millions de personnes) vivent dans des pays en développement. Au Cameroun, 9.6% des ménages ruraux contre 6.7 % des ménages urbains sont touchés par l’insécurité alimentaire selon le PAM (2011).

Avec ses 5 zones agro écologiques favorables à l’expansion des cultures vivrières et traditionnelles d’exportations, le Cameroun pourrait renverser cette tendance. Au vu du nombre de femmes impliquées dans les exploitations familiales et de leur apport à l’économie nationale, une bonne politique alimentaire pourrait s’appuyer sur le dynamisme de celles-ci afin d’atteindre l’autosuffisance. En effet, les femmes ont l’entière responsabilité de la production vivrière; elles aident également les hommes dans les cultures d’exploitation, notamment pour préparer la terre ou lors des récoltes. Tandis que les hommes sont les principaux responsables de la pêche et de l’élevage, les femmes s’occupent de la transformation et de la commercialisation du poisson. Ce sont encore elles qui élèvent de la volaille et du petit bétail et participent à la transformation des produits laitiers destinés à la consommation familiale et à la vente. Les femmes accomplissent tous les travaux domestiques, de la préparation des aliments à la collecte du bois de feu et de l’eau. Les journées de travail de la femme rurale sont 1,5 à 3 fois plus longues que celles des hommes (FAO). Cette situation montre clairement l’inégalité structurelle entre les deux sexes.

En investissant dans leur encadrement et accompagnement, les femmes pourraient grandement améliorer leur productivité. Selon l’Institut national de la statistique, le taux de perte des récoltes agricoles est de 30% en raison du manque d’équipement de conditionnement, de stockage, de séchage ou de transformation. Le pourcentage de transformation est inférieur à 20%. En accompagnant ces petites productrices, leurs capacités vont sans doute s’améliorer et elles pourront produire suffisamment de vivres pour assurer la sécurité alimentaire des ménages camerounais mais également celle des pays voisins qui dépendent du Cameroun. Car pour parler de sécurité alimentaire, il faudrait que « tous les êtres humains aient, à tout moment, un accès physique et économique à une nourriture suffisante, saine, et nutritive leur permettant de satisfaire leurs besoins énergétiques et leurs préférences alimentaires pour mener une vie saine et active. » (Déclaration de la conférence mondiale sur l’alimentation de 1996).

Les défis actuels

Les études de la FAO confirment que, s’il est vrai que les femmes sont à la base de la petite agriculture, de la main- d’œuvre agricole et de la subsistance familiale quotidienne, elles ont moins facilement accès que les hommes aux moyens de production tels que la terre, le capital, les intrants et autre services qui renforcent la productivité.

Accès à la terre. La terre en plus d’être un bien de production important est essentiel pour les petits producteurs de denrées alimentaires. Un accès sécurisé à la propriété foncière contribuerait à réduire de manière significative la faim et la pauvreté. En Afrique, les femmes produisent plus de 80% de la nourriture mais possèdent moins de 10% de la terre. Au Cameroun, 70% des personnes qui travaillent la terre sont des femmes mais seulement 5% d’entre elles sont propriétaires selon les statistiques officielles. En 2009 par exemple, le ministère des Domaines, du Cadastre et des Affaires Foncières soulignait que près de 8500 hommes ont établi des titres fonciers, contre 595 femmes. Paradoxalement, les femmes accèdent plus facilement à la terre que les hommes, parce qu’on la leur prête plus facilement. Cela est dû au fait que leurs besoins en terre sont limités et qu’elles sont plus faciles à expulser que les hommes. La sécurisation des droits d’usage des femmes est indispensable pour permettre les investissements nécessaires à la modernisation des exploitations, ainsi que pour l’égalité entre femmes et hommes. L’accès à la terre pour les femmes par le titre de propriété est un défi réel.

Accès au crédit. Les femmes rurales manquent de moyens financiers pour étendre ou moderniser leurs exploitations. Ce qui devrait leur permettre d’accroître leur autonomie financière. Pire, elles ont difficilement accès au crédit dans les banques, en raison des taux d’intérêts élevés et les garanties requises. La Banque de crédit agricole du Cameroun ne propose aucun programme de crédit rural. En 2012, le Président de la République avait annoncé l’imminence de la création d’une Banque agricole à l’intention des paysans camerounais qui font face à des difficultés pour accéder aux crédits dans les banques commerciales. Baptisée Cameroon Agriculture Financial Rural Corporation (Cafruc) avec un capital de 10 milliards de FCfa et pour unique actionnaire l’Etat du Cameroun, on attend toujours son démarrage.

Moyens de production. Les femmes rurales au Cameroun utilisent encore aujourd’hui les outils rudimentaires pour les travaux champêtres (ex : utilisation des arrosoirs ou des seaux pour irriguer les champs). Par ailleurs, les semences utilisées sont en grande partie à faible rendement, et les engrais chimiques sont utilisés pour les cultures destinées essentiellement à la commercialisation. La main d’œuvre est essentiellement familiale et les productrices ne bénéficient pas d’assistance technique suffisante.

Coûts de production. Ils varient en fonction de la culture et du système d’exploitation utilisé. En général il est élevé au Cameroun compte tenu du fait que la production agricole provient à 95 % des exploitations familiales qui utilisent de faibles capitaux et ne peuvent pas bénéficier des avantages d’une économie d’échelle. La cherté des engrais et autres intrants agricoles reste un problème récurrent pour les agriculteurs.

Type de marché. Les conditions de commercialisation des produits vivriers ne sont pas favorables aux paysans. Une grande majorité des agricultrices au Cameroun écoulent leurs produits dans les marchés locaux ou directement au champ. L’acheminement des produits vers les zones de grande consommation reste difficile et très onéreux. Cela est dû à la mauvaise qualité et l’impraticabilité des pistes reliant les bassins de production et les centres de consommation. Quelques-unes ont réussi à nouer des partenariats économiques dans la sous-région mais la principale difficulté pour accéder aux marchés les plus rémunérateurs est l’état enclavé des routes.

Stockage. L’inexistence de grands magasins de stockage  ne permet pas de gérer les difficultés rencontrées durant la période de soudure. La conservation de la production se fait généralement par enfournage ou séchage. Et les bestioles notamment les charançons attaquent la production.

Changements Climatiques. Le changement sans cesse croissant des saisons sèches et de pluies au Cameroun perturbent sérieusement le cycle de production des différentes denrées alimentaires. La modification de température et le caractère imprévisible du climat entraîne des sécheresses ou des inondations. Conséquence, les productrices font fac e à la baisse de la fertilité des sols, la diminution des rendements des cultures et de mauvaises récoltes.

 Perspectives

Des études de la Banque Mondiale montrent que, dans beaucoup de pays d’Afrique subsaharienne, la production alimentaire pourrait augmenter de 10 à 20% si les femmes avaient moins d’obstacles à surmonter. Au vue de ce constat, nous formulons les recommandations suivantes :

Au Gouvernement

¨  Investir dans les petites exploitations familiales afin de révolutionner la productivité des petits paysans. Ceci aura pour effet d’accroître l’offre des produits sur nos marchés et d’assurer l’autosuffisance alimentaire de la société camerounaise par rapport à la spéculation et aux incertitudes qu’offres le marché international sur les matières premières.

¨  Former les agricultrices aux nouvelles techniques agricoles et techniques d’accroissement de la production, et leur faciliter l’accès au matériel de travail moderne (ex: engins en lieu et place du matériel traditionnel).

¨    Mettre en place des petites unités de transformation des produits ; des structures de modernisation de l’appareil de production et des structures d’accompagnement.

 ¨  Appuyer les initiatives économiques de transformation des produits ainsi que le développement des marchés locaux pour l’écoulement de ces produits.

¨  Réhabiliter les pistes d’évacuation rurales délabrées dans les bassins de production par la méthode HIMO (Haute Intensité de Main d’œuvre) afin de faciliter la sortie des produits des bassins de production vers les zones de consommation.

¨  Créer des bassins de production spécialisés (BPS)

¨  Créer des centrales d’achat et de commercialisation qui permettront aux femmes de devenir très vite économiquement autonomes.

¨    Reformer la politique foncière en harmonisant le statut coutumier et les textes en vigueur en ce qui concerne le droit d’accès des femmes à la terre.

Aux Partenaires au Développement

¨  Développer et soutenir les recherches pour qu’elles puissent répondre aux besoins spécifiques des exploitations agricoles gérées par les femmes, à partir des savoirs locaux, afin d’améliorer les techniques de production et la conservation des semences.

¨   Promouvoir les cultures adaptées aux effets du changement climatique, les porter à la connaissance des femmes et en faciliter leur accès en milieu rural.

¨  Promouvoir les actions de formation visant particulièrement les femmes, pour qu’elles soient davantage préparées et qu’elles puissent mieux prévenir les catastrophes climatiques.

 By Mireille Tchiako

 

  Téléchargez la version pdf de cette enquête en cliquant que sur le lien ci-dessous _ 4 pages (FR)

   https://mireilletchiako.wordpress.com/ressources/

 

 

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